Une monographie décrivant une entrée en classe en sixième, dans un collège de banlieue. On y voit les effets des « institutions » mises en place : les métiers, l’Appel, etc. La mise au travail de la classe est de la responsabilité de tous et pas du seul professeur.

———————————————————————-

Lundi après-midi

Sixième 2.

Il faut rendre les devoirs à la maison que j’ai corrigés ce week-end. Les élèves doivent relever leur note sur leur carnet de correspondance. Je regarde sur le tableau des métiers : Lucas, tu peux rendre les devoirs ? Il se lève prend le paquet de copies et commence à les rendre aux élèves qui sont assis chacun à sa place. En même temps, je demande à Sory, qui est responsable de la distribution des photocopies s’il peut distribuer le corrigé photocopié. Salem prend le cahier rouge pour faire l’appel. Il doit y avoir le silence pendant l’Appel.

Je commence à écrire les consignes au tableau :
1. dans le carnet de correspondance, inscrire la note du devoir dans la rubrique « devoirs à la maison – histoire » ;
2. coller le corrigé dans le cahier sur une nouvelle page et lire la correction (au début de la séance, Heythem a affiché au tableau le panneau « histoire » qui permet à chacun de savoir ce que nous allons travailler aujourd’hui entre l’histoire, la géographie et l’éducation civique. C’est lui qui a inventé ce métier qui n’existait pas et depuis, il est responsable des affichages au tableau. Il écrit « Conseil » au tableau lorsque c’est l’heure du Conseil par exemple, ou travail de groupe, etc.)

Le silence règne et Salem commence à faire l’Appel. Tout à coup, il s’interrompt et je l’entends commencer à crier : « c’est vous, c’est vous qui avez perdu ma copie ». Je me retourne et le regarde, il tient une feuille entre les mains et devient rouge sang. Il hurle : « je l’ai fait ce travail, c’est vous, c’est de votre faute, j’en ai marre, c’est toujours moi, c’est toujours de ma faute, avec tous les profs, c’est vous qui avez perdu ma copie, c’est votre faute »

Entre les mains, il tient la feuille que Lucas lui a remise : c’est un zéro pour travail non rendu. Sur la feuille, figurent ses nom, prénom et classe, la date à laquelle il devait rendre le travail, ainsi que l’exercice demandé. En bas de la feuille, j’ai inscrit la phrase suivant : « Tu peux échanger ce zéro contre une autre note, avec l’accord du professeur : il faut rendre cette feuille avec le devoir fait ou un autre devoir donné par le professeur ». Ainsi, chacun peut échanger son zéro et un marché des zéros est mis en place dans la classe. Lorsque le devoir non rendu a été corrigé, il faut évidemment en faire un autre. Ainsi, les élèves savent qu’ils ont un zéro lorsque le travail n’est pas fait, mais peuvent le rattraper.

Je le regarde s’énerver et continuer à me mettre en cause. Il me tutoie et ne s’arrête plus. Les autres élèves commencent à bavarder et à s’agiter. J’interviens alors. Je lui dis que je n’ai jamais perdu de copies et qu’il est quasiment impossible que j’en perde une seule. Je lui conseille de vérifier dans ses affaires s’il a bien rendu le travail en question et qu’il n’a pas tout bonnement oublié de le rendre. Il ouvre son cahier et cherche. Pendant ce temps, je rappelle les consignes au reste des élèves et leur demande de lire en silence. Salem trouve la feuille sur laquelle il avait fait le devoir : il me demande alors, tout penaud si je veux bien le corriger.

« Ah non, Salem, je ne peux pas accepter ça comme si rien ne s’était passé. Tu as passé les bornes, tu ne peux pas me parer sur ce ton, je ne peux pas accepter ça, moi je ne vous parle jamais comme ça, c’est impossible. En même temps, je vois bien que tu as fait le travail, mais je ne sais pas comment faire ».
Il s’est immédiatement calmé et paraît très gêné de ce qui vient de se passer.
Je lui dis alors : « on se revoit pour une deuxième heure de cours après la récréation, alors je réfléchis, toi aussi tu prends le temps de réfléchir et on décide ce qu’on fait tout à l’heure. Là, il faut une sanction, ton comportement n’est pas acceptable. Réfléchis à ce que tu peux faire comme punition, et on se voit tout à l’heure. En attendant, tu peux déposer ton devoir dans la boîte de la classe (chaque classe a deux casiers (un pour l’histoire-géographie et l’autre pour l’éducation civique ; c’est là que nous déposons les copies des élèves absents ou les photocopies pour les mêmes absents par exemple).

Salem retrouve son calme et reprend l’Appel. Le silence règne.

A 15h45, après la récréation, Salem arrive en classe et me tend une feuille. « Tenez, Monsieur, excusez moi ». Il a rédigé une lettre d’excuses d’une dizaine de lignes, expliquant son geste. Je la lis et accepte ses excuses. Je prends sa copie dans le casier et la glisse dans mon cartable : « il faut que tu me rendes le zéro pour que je puisse corriger ton devoir ». Il me tend la feuille. J’ai corrigé ce travail. Salem à eu seize sur vingt.

Arnaud DUBOIS

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Retour en haut