Une monographie présentée lors des rencontres de Laborde en 2009. Un exemple de pratique de pédagogie institutionnelle au collège.
Anne-Laure Fourmont, professeure d’histoire-géographie, Collège É. Galois de Sevran, membre du Groupe P.I. (GPIPC)
Anne-Laure Fourmont, professeure d’histoire-géographie en collège en Seine-Saint- Denis, fait partie d’un groupe de professeurs qui travaillent ensemble un mercredi après-midi par mois à analyser leur pratique. Ce groupe, qui s’inscrit dans la continuité du GRPI, travaille à partir de monographies d’élèves, analysées collectivement. Le texte final comporte deux parties : d’abord une monographie d’élève écrite par Anne-Laure Fourmont, suivie d’un commentaire rédigé par Anne-Laure Fourmont et Arnaud Dubois, membre fondateur du Groupe P.I. Dans ce texte, on voit comment la mise en place d’Institutions de Pédagogie Institutionnelle dans une classe de sixième favorise la vie de la classe en permettant à chacun de trouver une place. Le commentaire n’apparaît pas ici car le texte a été présenté ainsi à La Borde, pour favoriser les échanges. C’est exceptionnel car, pour nous, une monographie implique un commentaire. Ce texte a été travaillé d’abord au sein du Groupe P.I., puis présenté dans différents groupes de professeurs en formation à l’IUFM de Créteil. Il a donc fait l’objet de plusieurs élaborations dans des groupes différents. Nous avons voulu témoigner de ce travail et partager cette expérience de lecture à plusieurs, au cours des rencontres de La Borde en novembre 2009.
23 septembre 2008
Je suis professeure principale d’une classe de sixième de vingt-quatre élèves cette année. Cet effectif peu élevé pour certains, est sur le terrain un obus prêt à exploser en vol. Des individualités très fortes, des interactions entre eux d’un niveau d’agressivité que j’ai rarement pu observer lors d’un premier mois en classe de sixième. Ils font parler d’eux en salle des profs : mes collègues me réclament une réunion de crise. Les mots viennent couvrir les pages de leurs carnets de correspondance. La particularité de ce groupe est qu’il restera le même pendant quatre ans, puisqu’ils deviennent musiciens et ont tous intégré le conservatoire début septembre.
Dans la classe, Joris a des relations très conflictuelles voire violentes avec les autres. Lors de la première semaine, il a fallu intervenir très rapidement dans la cour car il était poursuivi par un essaim d’élèves prêts à en découdre, en réponse à ses provocations répétées. Lorsque j’ai cours après une récréation, il arrive en sueur et un temps de transition lui est nécessaire pour pouvoir rentrer en classe calmement. Pas un jour ne passe sans que Joris ne fasse irruption dans les conversations avec un collègue ou avec la conseillère principale d’éducation (CPE) responsable de la classe. Les filles viennent se plaindre auprès d’elle régulièrement. Le vingt-deux septembre, je rencontre la psychologue scolaire de son établissement d’origine qui nous oriente vers le CMPP qui ouvrira en janvier. En attendant, il va falloir trouver des solutions.
Dans le même temps, je décide d’utiliser mon heure de vie de classe avec un Conseil hebdomadaire, et de mettre en place les ceintures de comportement et les métiers. Aujourd’hui, c’est le deuxième Conseil. Le premier avait posé les premières institutions, nous rentrons dans le vif du sujet avec ce premier vrai Conseil. Après avoir échangé autour du bilan des métiers, nous abordons la partie « critiques et propositions » où Solenne est inscrite :
— « Joris nous tape, nous insulte » entame-t-elle Puis toutes les filles prennent la parole à tour de rôle : — « Il nous suit jusque chez nous, quand on rentre du conservatoire », ajoute Amina ; — « Il dit des choses dégueulasses sur nous à ses copains » ; — « On est obligé de faire semblant de pleurer pour que tu arrêtes de nous taper » ; — « Il nous embête tous les jours sur la cour, on le dit à la CPE, mais il ne se passe
rien » ; — « On dirait que t’as pas de copains » ; — « Il dit qu’on est des filles faciles et qu’on va pisser le sang » ; — « Il s’attaque à nous parce qu’on est des filles et que nous sommes moins fortes ». Je laisse faire, je prends des notes en observant Joris. J’ai un peu peur qu’il explose,
c’est difficile pour lui. J’hésite encore à intervenir, en pensant qu’il est important que le Conseil puisse être le réceptacle de ce que les filles ont subi pendant trois semaines et, en même temps, j’ai toujours peur que le Conseil se transforme en tribunal.
Joris prend la parole en fixant Johanna : « je lui dis d’arrêter de me regarder avec son sourire malicieux, là, vous voyez, mais elle n’arrête pas et ça m’énerve ! ».
J’interviens alors. J’explique à Joris que Johanna n’est pas la seule à être intervenue pour se plaindre mais que toutes les filles ont des griefs contre lui. Son attitude envers cette élève me préoccupe, il continue de la fixer. Je rappelle la règle : insultes, bagarres, mises en danger d’autrui, menaces sont passibles de la zone rouge. Joris est en donc en zone rouge cette semaine. J’ajoute que nous parlons avec Madame Rivas, la CPE, des problèmes que rencontre Joris et que nous avions une réunion la veille pour tenter de l’aider. Je me permets de le dire pour répondre à l’inquiétude des filles qui pensent que nous n’agissons pas. De plus, je parle du règlement intérieur du collège et des sanctions encourues pour les agressions. Joris pleure. Je lui dis que ce qui est en train de se passer est difficile et qu’il a le droit de pleurer.
Quelques garçons interviennent : Ali explique qu’il ne veut pas prendre la défense de Joris mais invite les filles à se demander si elles sont vraiment toutes irréprochables dans leur attitude avec Joris. Suite à cette intervention, Laure s’adresse à Joris :
— « Je sais que je joue avec toi, je t’agace, je vais arrêter, je m’excuse ». — « Je m’excuse auprès de toutes les filles », répond-il à son tour.
La sonnerie retentit, nous n’avons plus de temps pour le passage des ceintures. Minute de silence. Le Conseil est clos. Les élèves rangent les chaises. Profitant du bruit, Gervais s’approche de moi, en me disant que Joris est amoureux d’Emma. Bon ! Sidi me fait part de son inquiétude quant à la possible vengeance de Joris. Aïe ! Enfin, Annette vient me confier qu’elle s’est excusée elle aussi auprès de Joris. La classe se vide, me laissant avec ce qui vient de se passer.
Un Conseil par semaine, la mise en place d’institutions m’apparaît comme une évidence pour faire vivre cette classe.
30 septembre 2009
Pour la première fois dans ma classe de 6e, la boîte à tout prend du service cette semaine. Je suis surprise à l’ouverture : il y a vingt-cinq mots, dont quinze concernent Joris.
Insultes, menaces, bagarres. Il suit certaines élèves jusque dans leur immeuble. Il y a cinq mots écrits par Joris tels que : « les filles n’ont pas de preuve » ; « Annette a dit que son père allait me frapper ». Certains mots me sont adressés. Il semble s’en servir comme d’une boîte aux lettres : il griffonne sur des petits bouts de papier déchirés, vite écrits, pendant la récréation. Le conseil commence. Tout le monde vide son sac. Joris et Amina, qui se sont battus en cours de mathématiques, sont en zone rouge.
Je précise au Conseil que nous allons aider Joris à trouver des solutions (« nous », c’est- à-dire les adultes du collège), que je rencontre sa maman le soir même.
Cette rencontre a été menée en co-animation avec la COPSY, ce qui me rassure. La CPE était invitée, mais n’a pas pu rester. Une heure d’entretien dont je ressors vidée. La maman est prête à travailler avec nous. L’objectif est de maintenir Joris dans le collège avec une prise en charge par des professionnels (CMPP, SESSAD, ITEP ?). Nous entamons les démarches pour monter un PPS Dans le même temps, l’Assistant Social du collège rencontre la mère de Joris à plusieurs reprises. La problématique familiale est lourde.
7 octobre 2008
En ouvrant la boîte à tout ce mardi, moins de mots attendent d’être lus. Ils concernent des problèmes du groupe classe face à l’extérieur, un problème dans un cours, un autre dans la cour et quelques mots qui relèvent les efforts de Joris. Parmi ces mots, toujours quelques messages de Joris : « j’ai fait des efforts » ; « les filles ont fait des efforts » ; toujours un petit mot qui m’est adressé. Cependant, une nouvelle bagarre en classe avec Amina vient ternir ce tableau encourageant. Et Sidi, qui s’assoit systématiquement à côté de moi au Conseil, essaye de me glisser à plusieurs reprises que Joris lui a mis un coup de pied dans le ventre à la récréation. Je ne le comprends qu’après le Conseil. Joris s’est aussi accroché avec Djibril pendant la récréation. J’observe la tentative de manipulation à laquelle il se livre pendant le bilan des métiers, prenant seul la défense de Djibril, en difficulté dans l’exercice de son métier. Troisième semaine de zone rouge (Insulte, menace, bagarre, mise en danger d’autrui).
Autre point à l’ordre du jour : la cour de récréation. Joris intervient :
« Les grands s’amusent à nous taper dessus. Ça m’énerve. Ça me met au plus haut point de ma colère. Ça veut jouer les grands. Un 3e m’a mis une balayette. Ce sont des femmelettes, ils prennent les filles et les frappent. » Certains parlent du petit pont massacreur. Des grands encerclent Joris…
14 octobre 2008
Quelques mots dans la boîte : « Joris a fait des efforts » ; « il y a moins de disputes entre nous ». Et toujours les petits papiers déchirés de Joris écrits à toute vitesse : « Amina a fait des efforts », « ceux qui disent que je fais des choses, j’ai des témoins pour dire que ce n’est pas vrai ». Au Conseil, le problème « Joris » ne prend plus toute la place. Je demande si certains veulent réagir pour confirmer ou infirmer les mots de la boîte. Les élèves prennent la parole :
— « Il y avait tout le temps des histoires avec Joris, maintenant, il vient jouer avec nous. »
— « Joris ne fait plus partie des gens qui nous embêtent. » — « Maintenant, c’est un ami, je ne vois pas pourquoi je le repousserais. » — « Joris, maintenant, c’est bon ! » Amina rappelle la règle de la zone rouge et souhaite en sortir. Emma, la responsable des
affichages décolle les étiquettes de Joris et Amina de la zone rouge pour les remettre avec le
reste du groupe. C’est un moment qui semble un peu solennel. Peut-être que j’en fais un moment solennel car j’étais inquiète du bon fonctionnement des institutions si Joris était resté en zone rouge indéfiniment.
Il semble avoir, pour l’instant, une place dans ce groupe. Peut-être est-ce le résultat de la conjugaison de la Pédagogie Institutionnelle et des différentes actions menées par le réseau de professionnels de l’établissement. Certes, il explose dans quatre cours sur huit. La cour est un endroit où il ne peut être calme, mais cette place dans la classe semble déjà une première victoire !
7 novembre 2008
Joris obtient un métier. Il est effaceur de tableau. 18 novembre 2008
Mot dans la boîte : « la classe a changé, Joris aussi ».
2 mars 2009
Après de nombreux passages en zone rouge, quelques coups d’éclat, des Conseils où les problèmes relationnels de Joris ont encore pris toute la place, Joris obtient sa ceinture jaune.
23 mars 2009
Au conseil de classe du deuxième trimestre, de l’avis général des professeurs, le comportement des élèves change. La classe est plus apaisée. L’équipe attribue un seul Avertissement Conduite contre cinq au premier trimestre, et ce n’est pas Joris !
Dans les actes de Laborde, publiés sur le site du groupe de P.I. de Gironde.